Que deviennent-ils #9

Laurence Tremblay-Vu

Sur une musique ancrée dans la tradition vietnamienne mais nourrie d’influences diverses, le voici. Laurence Tremblay-vu est venu danser sur le fil au 40ème Festival.
Il apparait dans la pénombre. Suspendu par les pieds. Puis il tourne lentement autour du fil, cherche de sa main le balancier posé en équilibre, se hisse, dos tourné, puis s’assoit. Lumière. Les yeux sont recouverts d’un large bandeau noir.
« J’ai conçu mon numéro un peu à la manière d’un cheminement personnel.
Pour le début, je me suis inspiré de la carte du Pendu, au Tarot : c’est une gestation, une écoute de soi.
Lorsque la lumière vient s’offrir, le « pendu » accepte d’ouvrir ses paumes et de se laisser bercer par sa réalité…
Lorsque j’enlève le bandeau, je suis dans un changement d’état intérieur, mais le noir pendant 3 minutes a sollicité une vigilance extrême de mes sens ».

Avec son balancier, Laurence annonce une « prise de territoire ». Il glisse sur le fil dans un mouvement ample et souple, dans lequel la gestuelle devient symbole : se dessinent l’image du guerrier ou encore celle du pêcheur.Lorsque le balancier fait place à l’éventail, l’exploration sur le fil devient danse, légèreté, lâcher prise : « une séquence plus féminine, plus ronde, plus fine ».Debout sur le balancier, avant de conclure dans la position du lotus, Laurence montre, dans une élégante virtuosité, que lorsque l’équilibre semble dominé, l’humilité reste de rigueur : tout, toujours, peut basculer.
« On est vulnérable, lorsqu’on est sur le fil.Il faut écarter l’ego, être humble, sinon les choses pourraient mal se passer. Le déséquilibre pourrait me frapper dans la face.
Je ne suis pas du tout dans ma bulle, au contraire, je suis en connexion très étroite avec le public et l’environnement. 

Pour moi, être funambule, c’est être rassembleur, provoquer un moment commun dans le silence. Il y a quelque chose de puissant là-dedans, on n’est pas là nécessairement pour démontrer des « trucs », mais pour éprouver cette élévation, à plusieurs niveaux. J’aime cette énergie positive… celle que tu cherches à atteindre, en méditation, en étant intègre et complet.
J’écoute ma respiration… Elle est comme le pouls de mon état psychique… Si je commence à stresser, je retourne à une respiration plus profonde, qui amènera du poids vers le bas du corps, et facilitera mon appui… Cette respiration permet de me déposer, de me sentir plus lourd …
C’est un paradoxe : le corps est en tenue, en maintien, mais il doit être relâché. On donne l’impression d’être tout léger, mais on doit se faire un peu lourd… »
Laurence, on l’écouterait parler pendant des heures.

« Après le festival, j’ai travaillé avec le Cirque Eloize, avec Flip Fabrique, j’ai fait plusieurs traversées, dont une au-dessus du Rhin… Et je suis allé à la rencontre des Inuits une fois encore.
Les habitants du grand nord voient débarquer des étrangers qui leur montrent des trucs bizarres… Au début, ce n’est pas facile de susciter l’intérêt, mais cela fait plusieurs années que j’y vais, je commence à les connaitre…Ils aiment rire, ils aiment les jeux de dérision, ils adorent se déguiser… ça marche bien entre nous ! »

« Ensuite, je suis allé aux Philippines, avec l’association CAMELEON, fondée par Laurence Ligier. C’est un merveilleux projet, soutenu par l’ENACR. Tous les deux ans, des artistes partent enseigner les disciplines de cirque à des jeunes filles ayant subi des abus sexuels. C’est magnifique de voir la confiance qu’elles mettent en nous… Et de pouvoir, justement, leur redonner cette confiance. Nous sommes comme des grands frères pour elles ».

Aujourd’hui à Porto, demain à Prague et Goa, après-demain sur une création à deux ou plusieurs funambules… Et le jour d’après, de retour auprès des Inuits…Laurence marche, crée, partage.Funambule et fildeferiste, il tisse des liens. Quelle que soit la hauteur de son fil, il franchit toute distance.D’une plateforme à l’autre, d’une rive à l’autre, d’un coeur à l’autre, il relie.Un grand sourire avant d’ajouter : « Cette année a été une année de guerrier, j’ai bien travaillé. Et je la finis comme je l’ai commencée : avec mon numéro. La boucle est bouclée ! »Et de conclure : « Je suis fier ! »  
On le serait à moins.

Florence Douroux

 

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